La vielle dame : isa90

La soignante : Mélusine

 

Me voilà arrivée, je suis fatiguée. Deux ambulanciers m’entourent, l’un me prend le bras pour me guider vers un fauteuil dans le hall d’entrée et l’autre se charge de mes deux petites valises.

Çà y est, ils partent… ils m’ont dit d’attendre là. Une dame doit venir me chercher pour m’accompagner dans « ma chambre ». Ma chambre, çà me parait bizarre, je n’ai pas l’impression de vivre ici.

En fait, je ne sais plus grand-chose, parfois je sais et parfois je ne sais plus… je suis perdue.

Je suis âgée, je le sens dans tous les membres de mon corps mais j’ai aussi la sensation d’être un tout petit enfant, d’avoir tout à apprendre.

Un mot résonne dans ma tête, un mot que j’entends tellement souvent, ce mot que je ne comprends pas vraiment, si vague… Alzheimer…

Te voilà arrivée, comme un oiseau perdu.Je t'observe en silence, tu as l'air si fragile...Tu regardes le décor qui t'entoure, ce nouveau "chez toi" que tu ne connais pas...A tes pieds, deux petites valises où sont enfermés les trésors de toute une vie, des souvenirs devenus flous, quelques photos jaunies.......
Je m'approche de toi délicatement, m'agenouille pour lire dans ton regard.Tes yeux délavés croisent les miens, j'y lis tant de questions et tant de doutes.
Mais n'aie pas peur, viens, prends ma main.La maladie, petit à petit va te priver de ton passé, mais je te promets d'être là pour le temps qui reste à venir..........

Mais qui est elle ? Est ce que je la connais ???? Sa voix est douce, légèrement ferme, rassurante. Elle plonge dans mon regard comme pour y trouver une réponse. Je m’accroche à ses yeux comme à une bouée de sauvetage et mes pas tremblants s’emboîtent aux siens. Un ascenseur, …. J’ai peur…. Je lui tiens son bras encore un peu plus fort.

La porte s’ouvre et un long couloir… si long … des portes avec des numéros, des photos, toutes les mêmes portes de la même couleur. Comment m’y retrouver, tout est pareil…

Je ne peux que me laisser guider par elle… elle, elle sait… moi, je ne sais plus….

 

Je te guide jusqu'à ta chambre.Nous traversons ces longs couloirs...
Ta main se fait plus ferme sur mon bras:tu as peur, je le sens...Je me veux rassurante, je t'explique, te décris les lieux, les gens, et tout ce qui désormais fera partie de ton quotidien.
Nous y voilà, n°256.Il n'y a pas encore de nom inscrit sur la porte mais je vais le faire, promis, tu n'es pas un simple numéro mais une personne à part entière, tu es toi dans ta globalité.
Tu entre à petits pas, apeurée, comme si franchir ce seuil mettait ton âme en deuil.
Le décor est simple:Un lit, une table, un éphéméride accroché au mur.je t'invite à venir t'asseoir avec moi sur le lit, tu me suis comme une enfant perdue.Je prend ta main tremblante dans la mienne/Je m'appelle Laurence, et toi qui es tu derrière ce masque de tristesse où les sillons se sont creusés ?

J’ai essayé d’emmagasiner toutes les informations qu’elle me donne mais il y en a trop.

Elle s’appelle Laurence, c’est un joli prénom. «  Moi, je m’appelle Marie », je ne sais pas vraiment d’où je viens, ah si, je viens de la guerre. J’ai vécu la guerre et j’entends encore les bombardements dans ma tête, ma tête qui me fait mal. Ma tête, un trou noir au fond de l’univers. Je crois que j’ai 20 ans, oui j’ai 20 ans mademoiselle Laurence et mon fiancé m’attends, alors je dois partir. Il s’appelle Charles, il est si beau dans son uniforme.

Désolée mademoiselle mais il est l’heure, je ne dois pas manquer le train, le train qui m’emporte vers lui pour lui dire au revoir avant qu’il ne parte pour le front. J’ai tellement peur de ne jamais le revoir.

Je vous en prie, laisser moi partir… je vous en prie, je veux le revoir… ne me dites pas qu’il est trop tard.

Oh Marie ! Comment te dire, quels mots pourrais-je donc bien trouvés.Tu es si loin de notre réalité........Tu as 20 ans dans ton coeur, dans ta tête.La guerre t'as absorbée, comme tous ces hommes qui ont servi de chair à canons.
Tu es restée là bas avec ton tendre amour.Je n'ai pas la force de détruire ton rêve alors je te rassure, te dis que le train n'est pas encore sur le quai, que tu dois d’abord te reposer.
Mais toi tu insistes, tu ouvres l'une de tes petites valises et en sort, nouées d'un ruban d'or, une pile de lettres jaunies par le temps, mais que tu as gardées comme un trésor.
Ces lignes, écrites par Charles, ton amour, ton adoré, accompagnées de quelques photos: lui, travaillant dans les champs, le soleil à l'horizon et tellement de promesses au fond des yeux.Lui encore, fier engagé, dans son bel uniforme flambant neuf, allant vers sa destinée.
Puis les photos se succèdent, lui, vous, toi............
Toi à 20 ans, les yeux avides d'avenir.Ce regard là, je ne sais pas, mais il me transperce la peau, le coeur et l'âme. Pourquoi?.....
Quel mystère renferme ce regard, et oui, pourquoi me pénètre-il autant ?..............

Un éclair soudain transperce ma mémoire et mon cœur. Est-ce moi cette vieille femme aux traits si ridés dans le miroir ? Mais oui c’est moi, je me souviens. J’ai plus de 85 ans, je suis dans une chambre dans une maison de retraite et cette jeune femme en blanc est là pour m’aider, elle va m’aider, elle et ses collègues tous les jours … jusqu’à quand ??? Jusqu’à la fin qui me semble si proche. Elle tient dans sa main, le paquet de lettres et les photos de Charles, mon fiancé tant aimé. Je ne suis qu’une vieille fille sans amour, sans enfant, avec juste le souvenir de mon Charles, tombé au combat, là bas en Allemagne. Cet amour sera toujours pur, cet amour fut le seul de ma vie.

Que me reste t’il ? Rien…. J’ai perdu ma famille après la guerre. Je fus déportée pour avoir servi de messagère quelques fois pour la résistance. Mes parents sont morts, il y a si longtemps. J’avais une sœur… elle était si jolie ma petite sœur… voilà que je ne me souviens plus de son prénom. Je vois que la petite dame en blanc essaie de me calmer.

Je soupire, je me tais et je fixe le mur blanc, ma nouvelle prison. J’entends des bruits dans le couloir, des pas hésitants, des personnes âgées qui parlent…

Qui sont ces gens, Mademoiselle, je ne les connais pas….

je dois t'apprivoiser Marie, et toi tu dois me faire confiance.Au fils des jours , au fils du temps, je deviendrai ta confidente, ton épaule et ton amie...Je repose les lettres sur la table de ta chambre avec au coeur ce "je ne sais quoi", ce sentiment de "déjà vu", comme de regarder dans le rétroviseur du temps...Je vois des scènes qui défilent,et je garde cette sensation d'avoir tenu entre mes mains quelques chose de primordial.Mais comme un sable fin sur une plage dorée, ce quelque chose s'est effiloché entre mes doigts, balayer par le vent................

J’écoute avec ma plus grande attention possible tout ce qu’elle me dit. Elle me pose des questions sur mes préférences alimentaires, ce que je souhaite au petit déjeuner. Des biscottes beurrées ah oui, çà j’aime, trempées dans un gros bol de café au lait fumant.

Çà me rappelle les dimanches matin en famille, juste avant d’aller à la messe, ma sœur et moi, dans nos belles petites robes que nous ne mettions que pour cette occasion…

Apres, j’ai du mal de lui répondre, la télé, la lecture, les sorties, çà je ne sais pas.

Mon ancien métier ??? Dentellière dans une maison de couture. Célibataire et sans enfant, rien à léguer, à personne et personne pour me pleurer à mon dernier souffle.

Pour moi, ma vie s’est arrêtée il y a déjà si longtemps avec le décès de Charles. Mon corps et mon esprit meurtris sont restés sur notre bonne terre mais mon âme est partie avec lui.

Tes mains sont posées sur les miennes que tu tiens fermement.Ces mains usées par le temps et si douces pourtant...Tu ne t'es jamais mariée, n'as jamais eu de fruit naissant de tes entrailles, tu as clos ton coeur et ta vie dans un précieux coffret dont tu as jeté la clé.
Je t'imagine à 20 ans, belle, souriante et avide de cet avenir, riche de promesses et d'amour.Mais la guerre, dévoreuse de vies humaines a brisé tes rêves, emportant avec elle cette lueur qui brillait au fond de tes yeux et illuminait ton âme...
Je ne peux rien te rendre de tout cela marie...Je ne peux qu'être la main...Celle qui te guidera au fils des jours, celle qui te lovera dans ses bras lorsque tu auras peur, celle qui caressera ta joue pour y récolter l'eau qui ruisselle des tes yeux.
Mais surtout Marie, je serais là jusqu'au bout...
Lorsque le firmament t'ouvrira ses portes c'est ma main à moi qui t'accompagnera et je te fais le serment de ne la lâcher que pour la déposer dans celle de ton bien aimé qui t'attend tout là bas..........................

Je lis tellement de promesses, de bonté, de grandeur d’âme dans les yeux de cette jeune femme en blanc. Son regard m’apaise, ses gestes me rassurent, j’ai confiance. Comme un automate, je la laisse me guider ici et là, m’expliquer le déroulement de mes futures journées, le futur … quel futur me reste t’il ? Mes pensées sont comme un calendrier auquel on arrache une feuille tous les jours. Ma mémoire s’envole avec eux dans un passé que je ne comprends plus, qui n’existe déjà plus. Tout n’est plus que cases qui se vident les unes après les autres.

Oh excusez moi Mademoiselle, mais j’ai envie de rester seule et de me reposer, je suis si lasse, tellement lasse, tout se chamboule dans ma tête, une fois encore. Des flashs qui crépitent dans la nuit de ma vie qui arrive au point final, je le sais, je le sens. Des jours encore, des semaines, des mois, peut être même encore quelques années à attendre….

Attendre quoi ???

Ah tiens, il me semble que quelqu’un m’attend à la gare, je n’en suis pas si sure, en fait.

Un homme, je pense. Qui est il ?aucune idée. Je ne sais même pas son prénom, j’ai beau cherché, je ne trouve pas.

Cela ne doit pas être si important puisque je ne m’en souviens pas… laissez moi m’assoupir un peu à présent s’il vous plait et fermez la porte derrière vous. Merci mademoiselle.

 

Isabelle et Laurence