Elle a le souvenir d’un homme robuste, sanguin, une force de la nature, un roc, un chêne, l’essence même du monde masculin que ses yeux de petite fille regardent avec tant d’admiration.

 

Sa voix puissante qui sort du plus profond de son être, impose le respect des autres mais quand il lui parle, à elle, celle-ci se fait tellement si douce qu’elle lui offre en retour son plus joli sourire enfantin.

 

Elle ne se souvient que des bons côtés de cet homme. Lui, avec son air si dur, fondait devant cette fillette si innocente avec ses beaux yeux rêveurs. C’est sa petite fille, la première née d’une longue lignée de petits enfants, qu’il aimera tous mais elle, elle, il en est si fier, c’est sa plus belle œuvre, l’accomplissement de sa vie si rude. C’est la chair de sa chair, les mêmes battements de cœur vibrent chez lui comme chez elle.

 

Combien de fois a-t-il pris cette enfant si fragile dans ses bras ? Tant de délicatesse émanait de lui à ces moments là, toute sa sensibilité s’extériorisait. Pour être sensible, oui, il l’était, un peu trop même des fois.

 

Il avait beaucoup de mal à contrôler ses émotions, bonnes ou mauvaises et toutes les plus nobles, il les lui offrait, à elle, sans rien demander en échange. Il déversait tout cet amour « filial » à ses pieds menus.

 

De ces yeux clairs, de ses battements de cils, déjà si féminins, elle ne se savait pas encore, que donner autant d’amour est rare dans une vie. Et lui, il lui aurait donné le monde entier.

 

Malgré ses colères intempestives, c’était un homme bon, honnête, travailler et courageux.

Etre « travailleur » était une qualité à cette époque. Il partait tôt le matin avec sa besace préparée de la veille, et il allait attendre le bus qui passait prendre les ouvriers pour les emmener à l’usine.

 

Il ne lui en a jamais parlé, elle sait seulement qu’il travaillait en fonderie. Dans ces années là, il s’agissait encore d’un travail physique, éprouvant et dangereux. Il rentrait éreinté, fatigué, trempé de sueur. Il n’avait qu’une envie, c’était de rentrer au calme. Comment trouver le calme avec neuf enfants à la maison ? Il était le pilier, celui sur qui on compte, celui qui faisait vivre tout ce petit monde. Il devait les protéger, les élever. Tant de responsabilités, parfois, lui faisaient peur.

 

Chaque homme a ses faiblesses, chaque homme à ses forces et puise son énergie quelque part.

Il aimait se retrouver dans la bergerie avec ses quelques moutons qu’il menait dans le verger à quelques mètres de là avec son chien qui gambadait à coté de lui. Les animaux lui procuraient la paix.

 

Ses coups de gueule, ses coups de sang, il les gardait pour les autres. Il a toujours eu du mal de canaliser son énergie et même s’il lui ait arrivé de corriger ses enfants, quand ceux-ci faisaient des bêtises, il les aimait énormément et ils le savaient tous.

 

Les dimanches étaient jours de fête à la maison. Elle garde quelques vagues souvenirs, elle n’avait que 4 ans, peut être moins, elle ne sait plus. Il mettait de la musique et il chantait.

Elle voit encore cette image qui vient comme un flash devant ses yeux, même encore en ce moment. Elle entend encore son rire, elle le voit encore bouger, danser, la porter. Elle le voit encore lui sourire et rire avec elle.

 

Sa mère lui mettait toujours sa plus belle robe, le dimanche. C’est vrai qu’elle était belle avec ses boucles blondes qui lui descendait sur les épaules, sa peau si blanche. Elle ressemblait à une petite princesse. Elle savait qu’elle était jolie, et elle savait déjà un peu en profiter.

 

S’il a rarement cédé à ses enfants, il lui cédait tout à elle. Elle, elle pensait que c’était normal. A cet âge là , on croit que tout est normal, que tout est acquis, que tout nous est du de la part des personnes qui nous aiment.

 

Elle a su, bien plus tard, que la vie n’a pas toujours été facile pour sa famille, le destin ne leur a pas fait de cadeaux. Même si elle ne les a jamais vu se plaindre, même si les sourires ont bien souvent caché leurs larmes, les cicatrices peu à peu refermées, mal refermées, ont laissé des traces indélébiles au plus profond de leur âme.