On arrive, le premier jour avec un peu d'appréhension
nouveau lieu avec des personnes à qui donner toute notre attention
On est plein d'espoir, cet espoir de faire le bien qui nous anime
sans imaginer une seconde pouvoir tomber dans l'abime.

on se gonfle de " mademoiselle vous êtes si gentille"
cette fierté sincère d'être une petite étincelle dans la vie
de ceux qui se sentent démunis, usés par les années
on croit que d'un sourire , d'un merci, on saura se contenter.

On ne comprend pas que certains d'entre nous sont pressés
toujours sur le qui vive, désabusés, énervés avant de commencer
on nous apprend à l'école toutes les valeurs d'un beau métier
On ne peut pas penser que d'ici quelques temps, nous serons épuisés.

on se réconforte de " mademoiselle vous êtes si gentille
quand dans la chambre d'à coté le patient nous humilie
ce n'est pas de sa faute, c'est la maladie, on a de l'empathie
avec compassion, on oublie et c'est reparti.

on arrive quelques mois plus tard, la fatigue s'est installée sournoisement
difficile de concilier vie de famille et ce métier si prenant
on écoute la petite grand mère qui énumère encore ses tracas
vivement la fin de la journée que je rentre chez moi.

on se blinde de " mademoiselle vous etes si gentille"
pour ne pas que la déprime , sans crier gare, ne vous torpille
quand les pathologies vous agresse vous meurtrisses, vous tenaille
et les "ne vous plaignez pas vous avez du travail"vous assaille.

on arrive des années plus tard, le dos courbé, le dos déglingué
le visage figé emmuré, perdu dans nos pensées
on devient inévitablement les soignants paraissant fermés
que nous avons détestés pendant nos stages à leurs cotés.

on fait fi des " mademoiselle vous êtes si gentille"
pendant tellement de temps, nous avons négligé notre famille
pour prendre soin des autres avec abnégation
en faire toujours plus, tout n'est plus qu'une affaire de gestion.

merci à l'état , aux patrons, technocrates , ministres
la santé n'est devenue qu'une industrie sinistre
on parle de "bientraitance" dans nos institutions, on vend de l'illusion
ce n'est pas à nous soignants de vous demander pardon

mais nous sommes des êtres humains qui malgré le peu qu'on nous alloue
essayerons de notre mieux, malgré tout, de nous occuper de vous.

isabellefj