Rendre visite à maman

Je monte les escaliers puis je suis le long couloir... Les portes se ressemblent toutes bien que certaines soient décorées ou personnalisées. On entend des télés ou des postes radio à tue-tête... chacun dans sa chambre essayent d'organiser sa vie.

358, enfin ça y est. Je frappe, pas trop fort quand même. Elle ne me répond pas alors j'entre. J'en ai l'habitude. Comme toujours, j'ai un soupçon d'effroi en la voyant. Elle a la bouche ouverte, les yeux fermés. j'ai toujours l'impression qu'elle est morte puis je m'aperçois qu'elle reprend sa respiration alors je pousse un soupir de soulagement.
je m'approche et lui tapote la main

- maman, je suis là.... ses yeux s'ouvrent et son sourire s'accroche au mien....
- tu vas bien.? Elle ressent mon anxiété, son sourire se fige et ses yeux regardent dans le vide, un vide où je n'ai pas ma place... un vide qui me glace...
je la dévisage, la regarde sur toutes les coutures pour voir... voir si elle est propre, si ses habits sont changés.. ses cheveux coiffés... et je soupire en voyant une tache sur sa robe... cette tache qui me fait penser à ce qu'elle a mangé... à la difficulté qu'elle a du avoir avec ses couverts.... ah maman, il est loin le temps où tu me grondais parce que je mangeais trop vite, salement pour me dépêcher d'aller jouer... comme je regrette ce temps maman.
Elle n'a pas envie de parler aujourd'hui, mes questions restent sans réponse alors tout s'entrechoque dans ma tête.... Ont elles été douces avec toi aujourd'hui, la toilette a t'elle été agréable... est ce qu'elles ont été obligé de te réveiller, de se dépêcher... Maman raconte moi, dis moi... je voudrais savoir... maman, j'essaie de comprendre... mais comment?
On vous brosse un univers quasi idyllique où vous serez traité comme des rois.... avec des brochures où les photos respirent le bonheur... où il fait toujours beau.... où tout le monde rie, s'amuse, se sourit... alors tu veux y croire... tu y crois... tu te dis que c'est le mieux pour elle, qu'elle sera bien, toujours quelqu'un pour s'occuper d'elle....
puis tu déchantes.... tu te renseignes , tu psychotes même, car tu te renseignes, tu vois des reportages à la télé, tu lis des articles dans les magazines , les journaux... la maltraitance.... ça finit par te faire peur, te bouffer de l'intérieur.... Maman, dis moi... que font ils quand je ne suis pas là.... alors je t'ausculte... as tu des bleus?.... car tu en as déjà eu... forcement... tu te cognes.. tu tombes comme avant, comme lorsque tu étais encore chez nous, dans la maison de famille, tu ne pouvais plus rester seule, c'est pour ça que tu es là.... Maman... j'espère que tu comprends, que tu nous pardonnes , nous n'avons pas eu d'autres choix, tu le sais, hein maman..... et tu me souris, tu me comprends pas... alors je pleure.

Tes ongles ne sont pas vraiment propres, ils ont besoin d'être coupés.... toi qui avait les mains si soignées, le ménage laisse un peu à désirer, il y a des traces... les fleurs ont séchées dans le vase, il n'y a plus d'eau, un peu de poussière ça et là... que dire..., je soupire, j'imagine le pire... je délire. Ma colère monte face à mon impuissance, ma culpabilité à te laisser ici. Ici ou ailleurs, c'est pareil... Je m'assois dans le fauteuil à coté de toi et j'écoute les bruits alentours...

les soignantes parlent fort dans les couloirs, tellement fort qu'on a l'impression que l'on dérange ou que nous existons pas... J'ose à peine aller leur demander tu allais bien ce matin..mais je me lève ouvre la porte et les interpelle .... elles sont là pour ça après tout.

bonjour, maman va t'elle bien en ce moment? je n'ai pas pu venir la voir la semaine dernière, dis-je comme un enfant prise en faute. Ce n'est qu'une impression certes mais je ressens le besoin de me justifier, de justifier pourquoi que je n'ai pas pu venir voir maman. Je suis fébrile.

- Ne vous en faites pas me répond l'une d'elle avec le sourire. Elle était bien réveillée ce matin pour la toilette et elle a bien mangé....( d'ailleurs, j'ai envie de dire, il y a une tache sur sa robe) mais je me tais.... pourquoi... je ne le sais même pas moi même, de peur de déranger peut être et si elles ne l'ont pas fait, il y avait sûrement une raison et à cette heure ci est ce la peine de lui changer sa robe????? je ne sais plus que dire, que faire.

Si maman mange bien et que la toilette s'est bien passée, alors tant mieux dis je bêtement...Pourquoi suis je si désemparée.... j'ai envie de crier cette colère en moi , déverser une rage qui couve... mais pourquoi sur elles... elles ne sont pas responsables... qui l'est d'ailleurs? moi, elles , eux....des fois , je les vois courir, je les entends soupirer, je les cherche partout et je les trouve pas et qu'en j'en trouve une , elle est occupée et combien sont elles en fait.... pas assez nombreuses, je suppose , comme partout.... et si je leur posais la question , me répondraient elles???

alors je les remercie rapidement et rentre dans la chambre à nouveau... Maman me regarde avec perplexité...

- qu ' y a t'il ma fille? ça ne va pas? me dit elle dans un moment de lucidité...

- maman est ce que tu es bien traitée, est ce que tout va bien?

- Il y a des choses que je veux garder pour moi, je n'ai pas à te dire tout ce que je fais si?
- non bien sur maman mais dis moi un peu

alors je te dirai ceci... j'aurais préféré être à la maison mais c'est impossible, j'aurais préféré me lever à l'heure que je veux et non qu'on me réveille... j'aurais préféré faire ma toilette seule et avec plus de douceur des fois ou moins vite.. j'aurais préféré manger autre chose à midi... qu'on m'aide à aller aux toilettes plus tôt ....je sais, j'ai une tâche sur ma robe et je n'aime pas ça du tout mais tu sais le plus important c'est quoi?

- c'est quoi le plus important maman?

- c'est que tu sois là, que tu viennes de temps en temps, que tu t'assures que je manque de rien et le reste , c'est pas grave car même si je ne fais pas comme je voudrais, même si tout est organisé dans un sens, il y en a toujours une qui me fait un sourire.. qui vient me chercher.. qui me dit des bêtises pour me faire rire... même si elles sont débordées et qu'il faut " speeder" , les jeunes parlent comme ça, si elles parlent trop fort, qu'elles râlent qu'elles perdent patience... tu sais, au fond de leur coeur, elles font ce qu'elles peuvent, ce sont des personnes pas des robots... et tu sais, le petit baiser auquel j'ai droit des fois au moment de me coucher, ce baiser là, je me dis que c'est un peu toi qui vient me le donner... alors ne t'en fais pas ma fille même si j'ai une tâche sur ma robe.. ce soir quelqu'un de gentil vraiment me l'enlever et me préparer pour le coucher... et n'écoute pas tout ce qu'on raconte à la télé... les méchants ce ne sont pas elles....

alors je la serre fort, très fort dans mes bras, elle sent si bon... elles lui ont mis son parfum préféré ce matin... et avec cette odeur rassurante qui me fait du bien.... je lui promets de revenir bientôt.....

Alors je longe le long couloir et adresse un sourire de gratitude aux soignantes qui, naturellement , me le rendent... si chaleureusement.... et dans ma tête, je chasse mes idées noires et me dit que ça va pas si mal. et qu'il faut arrêter de s'en prendre à ceux qui n'y peuvent rien et qui font leur travail du mieux possible car un jour ou l'autre.. ce sera peut être moi ou elles ou eux ... à la place de maman.
Isabelle Fluckiger Jachym