1. Vite fait
    2. On frappe à la porte, celle ci s'ouvre dans la foulée et la lumière instantanément me pique les yeux.
    3. - Il est 8h00 Mr P, lance la voix d'une femme, (un peu trop fort à mon goût) je vous apporte votre déjeuner, je vois que je vous réveille, j'en suis désolée continue t'elle de façon quasi automatique.
    4. je suis encore tout endormi, j'ai l'impression d'être dans ma chambrée à l'armée, sauf que ce n'est ni le réveil au clairon et ni notre chef qui nous somme de nous lever. J'en regrette presque cette époque.... j'avais 20 ans toutes mes facultés, un avenir devant moi, même si je sais aujourd'hui,qu'il n'était pas aussi glorieux que je l'aurais souhaité.
    5. La femme m'aide à me positionner dans le lit, installe l'adapte table et y dépose mon maigre plateau, deux tranches de pain de mie car j'ai du mal de mâcher avec du beurre et de la confiture ( si ce n'est pas la fraise, c'est l'abricot, pas vraiment de choix) et un bol de café au lait qui est déjà presque tiède.....
    6. Je repasse tout à l'heure pour la toilette, je vais m'occuper de vous me dit elle sans même me jeter un regard et déjà la porte claque..
    7. je soupire, j'apprécie de nouveau ce silence. Je ne sais plus depuis combien de temps je suis là dans cette maison médicalisée qui ressemble plus à un hôpital qu'à une maison de retraite.
    8. je ne peux plus marcher, je suis tributaire de mon fauteuil roulant et de soins pour me laver, pour m'habiller, pour lever.... sinon je serais cloué dans mon lit jusqu'à ma mort.
    9. Pourtant cela avait l'air accueillant, les premiers jours , celui de la visite et celui de mon entrée. Une dame nous avait fait visiter les lieux. Oh ce n'était pas le luxe d'un grand hôtel bien sur mais il y avait de grandes baies vitrées, de la verdure en dehors. Il y a avait de la musique dans le couloir et la télé dans les espaces repos...
    10. Avec le temps, j'ai l'impression aujourd'hui que tout ce "bruit", cette musique omniprésente, ces télés qui hurlent sont surtout là pour masquer le silence.... pourquoi les gens ont ils si peur du silence.... la peur de réfléchir et de se retrouver face à soi-même....
    11. J'aime et j'ai besoin de ce silence pour rester celui que je suis encore, ne pas m'abrutir de "sons" et de penser à ma vie. Je préfère me taire que de parler, de quoi? à qui? On va encore me materner... je n'aime pas qu'on me materne comme ma fille, toujours à me demander " tu vas bien? On sait bien occuper de toi aujourd'hui, tu n'as pas trop froid? si quelques choses ne va pas, il faut le dire? je vais voir les infirmières pour ci, pour ça et le directeur parce que ci , parce que ça, il faut qu'elle régente tout pour se donner de l'importance. j'ai beau lui dire que tout va bien, elle n'en est jamais convaincue. Je sais, que quelque part, elle s'en veut de m'avoir mis là avec tous les autres qui sont dans le même état que moi. Que pouvait elle faire d'autre, de toute manière, j'aurais été une charge supplémentaire pour elle, elle travaille, elle a sa vie. Il y a le personnel aussi toujours à me conseiller ceci ou cela, pour mon bien forcement . Je n'ai besoin de rien, rester avec moi-même et mes souvenirs tant que je peux encore les retrouver...
    12. Je m'en veux aujourd'hui d'en avoir été en colère après ma chère épouse d'avoir quitté ce monde il y a 10 ans, me laissant seul dans la maison que nous avions acheté, cette maison où ont grandi nos enfants... cette maison que j'ai du vendre pour venir ici car une place en institution est très chère. Aujourd'hui je suis presque content que ma femme soit partie, qu'elle n'ait pas eu besoin de me suivre ici et de vivre tout ce que je vis. Je ne suis pas maltraité, on fait avec "l'organisation". Tout est planifié... on me lève , je mange ,on me fait la toilette .... et j'attends jusqu'à 11h30 puis on me descend pour le repas, on mange plutôt vite et on me remonte dès que c'est possible parce que l'ai décidé. Oui, j'ai décidé qu'après le repas, je voulais remonter dans ma chambre, c'est encore une des seule décision que je peux prendre...
    13. Je viens à peine de finir mon déjeuner que déjà, la revoilà, elle a re toquée et elle est entrée. Elles n'attendent même plus que je dise "entrez", elles sont chez elles, alors que parait il ici , je suis chez moi et que " nous allons bien nous occuper de vous" ils m'avaient dit. En fait, elles font ce qu'elles peuvent... je les entends discuter.. à force , elles ne se rendent même plus compte qu'on est là et qu'on peut les écouter... Je comprends leur désarroi, leur fatigue, leur impuissance, leur impatience face aux résidents peu coopératifs ou peu "rapides" leur colère des fois... dans les couloirs.. pas souvent bien sur mais ça arrive et des fois les larmes... Nous, on y est pour rien, on a pas demander ça... on voudrait bien finir note vie tranquillement... on aurait voulu rester chez nous dans notre maison que nous avons du vendre pour être traiter à la "va vite"....on aimerait que le personnel soit content de nous donner des soins, que le personnel puis souffler, puisse sourire, des vrais sourires plein de vie...
    14. - Je vais commencer par la petite toilette et ensuite je vous mettrai dans votre fauteuil et nous finiront le haut au lavabo comme d'habitude dit elle avec un léger sourire.
    15. Je la regarde se diriger vers la salle de bains, j'entends l'eau qui coule, elle prépare son matériel. Elle est méthodique. Elle ne dit rien, respecte mon silence puis commence à enlever le bas de mon pyjama... ce moment que je n'aime pas, ce moment où je ne me sens plus un homme mais un vieillard malade. Ses gestes sont rapides et délicats. Du "vite fait" et ça me convient très bien. Elle prend un change propre me retourne d'un coté et de l'autre, en quelques minutes c'est réglé , slip remonté , pantalon propre, me retourne une fois d'un coté et de l'autre, et voilà, elle me pivote , mes pieds touchent le sol elle m'agrippe par la ceinture, je la tiens par les épaules comme un pas de danse et "vite fait" je me retrouve assis dans le fauteuil, rapide, efficace, gestes surs.
    16. elle m'entraîne dans la salle de bains où elle enlève le haut de mon pyjama puis elle me tend le gant. Là j'ai enfin l'impression d'être de nouveau un homme car je peux me laver le haut du corps.. alors elle repart , il faut faire le lit... alors " vite fait" pendant que je continue la toilette, on ne perd pas de temps.. les minutes sont précieuses.
    17. quand elle revient elle me rhabille puis me rase car j'ai du mal de le faire tout seul maintenant. j'ai pris l'habitude de me faire raser, oh ce n'est pas toujours bien fait, encore du "vite fait " et des fois, çà passe à la trappe.
    18. je l'entends qui soupire, elles soupirent beaucoup les dames... elles courent partout en soupirant... elles passent à gauche puis à droite.... tiens ça me fait penser à cette comptine" il court , il court le furet" , oui elles courent aussi tout le temps...
    19. Nos regards se croisent enfin. Ses jolis yeux pétillent et son sourire illumine son visage.
    20. Voilà mr P vous êtes tout beau, vous aurez sûrement la visite de votre fille aujourd'hui?
    21. - oui peut être, elle va encore me faire la morale comme toujours et encore trouver que quelque chose ne va pas.
    22. - Il ne faut pas lui en vouloir, c'est qu'elle vous aime beaucoup.
    23. -oui je sais.
    24. J'aurais aimé lui demander si elle aurait aimé que l'on mette son père dans une maison, qu'on lui accorde du temps " vite fait" mais je préfère me taire car elle n'y est pour rien, je le sais, une fois, nous en avons parlé, qu'elle avait 10 toilettes à faire le matin... avec les petits déjeuners ,les mises aux toilettes, elle m'a dit qu'elle était désolée ne pas avoir pu répondre plus tôt à mon appel. J'ai lu de la souffrance, de la lassitude, presque des larmes dans son regard et de la voir se sentir encore plus coupable m'avait fait mal au coeur.
    25. -Je vais vous laisser Mr P , je peux vous faire un petit bisou comme tous les jours ?
    26. -oui mais alors "vite fait" lui dis-je en la taquinant car tous les jours.... malgré les apparences, malgré les difficultés que nous rencontrons , elle dans son métier, moi dans ma vieillesse, nous gardons cette part de complicité qui n'est qu' à nous deux....
    27. - oui vite fait.... et je sentis sur mon front la douceur humide de son petit baiser et en quelques pas... j'entendis derrière moi la porte qui se referme... " vite fait"
    28. Isabelle Fluckiger JACHYM